92 rue Saint-Denis, 75001 Paris

Accueil > HOMELIES > Dimanche 4 novembre 2018

Dimanche 4 novembre 2018

Shema Israël

C’est vrai que l’articulation entre le judaïsme et la foi chrétienne est un enjeu important pour rendre compte des racines de notre foi. L’Eglise y voit « une continuité avec des éléments de rupture ». Les textes de ce dimanche nous poussent à approfondir cette question. Tout d’abord, le texte tiré du Deutéronome.
« Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,
de toute ton âme et de toute ta force. »
Jésus cite ce texte pour répondre au scribe qui l’interroge : « Quel est le premier de tous les commandements ? »
Jésus complète par un verset tiré du Lévitique : « tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Le Lévitique, c’est le livre de la loi de sainteté de Dieu qui commence par ses mots : « Soyez Saint car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu. » C’est une invitation donc à contempler la sainteté de Dieu et déjà dans l’Ancien Testament cette contemplation est indissociable de l’amour du prochain. Car le Lévitique égrène ensuite toute une série de commandements d’amour du prochain dont le verset cité par Jésus.
Accord parfait ! Citant Osée, le scribe remarque que le double commandant qui, en fait, n’en fait qu’un « vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
Au cœur de toutes les polémiques et de l’hostilité des autorités religieuses qui en veulent à sa vie, un havre de paix : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger.

Toujours dans la continuité de l’Ancien Testament avec le Nouveau Testament, nous pouvons chercher à mieux comprendre ce qu’entend le Lévitique par aimer car comment répondre au commandement de l’amour ? Peut-on faire surgir de notre cœur un quelconque sentiment d’amour. Le Lévitique l’avait bien compris. Il ne s’agit pas de ressentir de l’affection mais de poser des actes. On peut décider de poser certains actes même dans des situations où aimer l’autre est difficile ou même impossible. N’est-ce pas cela aimer son ennemi ? Le Père Claude a été responsable de notre communauté trinitaire de Paris. Un religieux qui a maintenant quitté l’Ordre l’avait pris pour cible. J’ai admiré la manière dont il a résisté à ce harcèlement : il n’a cessé de poser des actes de bienveillance, tout en maintenant le cap du bien de la communauté. C’est bien ce que nous demande le Lévitique. Aimer, c’est poser des actes. C’est pourquoi une haie
de préceptes concernant l’amour du prochain protège la substantifique moelle de la Torah, c’est à dire l’invitation à contempler la sainteté de Dieu.
Lytta Basset, lors d’une conférence à Saint Leu avait expliqué qu’il n’y a dans la bible aucune injonction à aimer. Les verbes qui invitent à entrer dans le chemin de sainteté et d ‘amour ne sont jamais à l’impératif mais à l’inaccompli, pour nous le futur. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… ». C’est dire l’importance donné, dans la bible, au temps du cheminement.
Une patiente de l’hôpital psychiatrique de Sainte Anne m’a fait toucher du doigt, lors d’une messe où était lu le texte de ce dimanche, l’importance de reconnaître notre difficulté à aimer. A peine avais-je fermé l’évangéliaire, qu’elle cria : « comment voulez vous que j’aime mon prochain, alors que je n’arrive pas à m’aimer moi-même ? C’est une grande question que nous avons débattu ensemble avec tout le groupe qui assistait à la messe. Au bout d’un certain temps, est apparu comme une évidence que nous ne pouvions pas y arriver seuls tant la mésestime de soi était grande chez chacun. Se laisser traverser par un amour inconditionnel, immérité, gratuit était nécessaire pour grandir dans l’estime de soi et dans l’amour du prochain. C’est bien de l’Amour-Source, celui de Dieu dont il s’agit. Les prophètes l’ont proclamé, eux qui ont annoncé un Dieu amoureux de son peuple.

Quelle belle continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament ! Mais où est la rupture ?
La rupture entre le judaïsme et le christianisme a mis beaucoup de temps, plusieurs siècles. Les pères apostoliques des premiers siècles étaient très liés au judaïsme. Il faudra attendre le Moyen-Age pour qu’il y ait une véritable séparation. Pourquoi ? Après beaucoup d’années de méfiance, parfois même de mépris, le fossé s’est agrandi.
Les chrétiens ont perdu de vue l’importance des racines juives de leur foi. Le peuple élu a pu s’enfermer dans une intelligence très rationnelle de la révélation. Les talmudistes ont compliqué le corpus des Ecritures par l’interprétation des interprétations sur les commentaires des textes. Dieu est simple quand on le contemple avec simplicité. Le passage de la contemplation intellectuelle, à la contemplation existentielle n’est pas aisé. Dans la contemplation existentielle le cœur est concerné et cela peut perturber le confort intellectuel que procure la rationalisation des Ecritures.
Pourtant la contemplation existentielle est le seul moyen d’accueillir en Jésus le Royaume où s’accomplit ces deux commandements de l’amour qui n’en font qu’un : accueillir le Royaume où l’amour est roi, l’amour de Dieu nourrissant l’amour des autres.
"Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté. Tout m’a été confié par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.
Laissons Dieu exister dans notre existence. C’est à une contemplation existentielle qu’il nous faut inviter.
Appréhender la question de Dieu non pas d’une manière essentiellement intellectuelle mais par une démarche qui part du cœur et qui accueille une force de transfiguration de la vie des gens l’a profondément touchée. La contemplation existentielle prend en compte le désir de Dieu de nous rejoindre dans notre humanité, jusqu’en nos blessures. C’est que Christ fait à Gethsémani, dans Sa Passion.
Contempler Jésus dans son combat à Gethsémani, dans le don de lui-même sur la croix ne peut se faire dans un esthétisme intellectuel. Tout simplement parce que ce n’est pas esthétique. Seule une contemplation existentielle peut nous permettre de comprendre la largeur, la profondeur, et la hauteur de l’Amour de Dieu. Seule une contemplation existentielle qui cherche à vivre de cet Amour peut nous permettre de nous engager dans le chemin de l’amour du prochain non pas seulement par des paroles et des sentiments mais en actes et en vérité.