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Dimanche 30 septembre

Sacerdoces baptismal et ministériel

Le texte de ce dimanche peut nous surprendre par la violence des propos de Jésus : invitation à la mutilation pour éviter la chute, menace pour ceux qui scandalisent les petits. Pourquoi Jésus met-il tant de forces dans ses propos ? D’abord parce qu’il est sémite et qu’il parle en sémite. Beaucoup d’emphase et une tension entre deux réalités qui s’opposent jusqu’à l’extrême.

Dans un contraste saisissant, Jésus invite à la compassion et invective tous ceux qui font souffrir par des propos extrêmement sévères. Dans la première partie, le texte met en scène un récit de compassion : expulsion de démons et rapporte les propos de Jésus soulignant l’importance de poser des actes de compassion, en son nom.

Dans la deuxième partie, est dénoncé vigoureusement l’égoïsme qui va jusqu’aux scandales contre les petits, l’égoïsme qui va jusqu’à perdre le sens de l’autre en cédant à des pulsions partielles. Par exemples, l’image de la meule autour du cou de celui qui scandalise un petit, l’image de l’auto-mutilation.

L’excès du langage vise à marquer les esprits. Qu’est-ce à dire ? La compassion n’est pas une option facultative. Elle est à mettre au cœur de notre vie. L’absence du sens de l’autre est à bannir sans compromission. Il faut trancher !

Plus que cela, la compassion n’est pas seulement optionnelle, elle est universelle dès qu’elle est posée au nom de la source de la compassion qui est le Christ lui-même.
Comme Moïse dans le texte des Nombres qui désire que le don de L’Esprit soit répandu sur tout le peuple, Jésus dans le récit de Marc élargit le don de Dieu à d’autres qui ne le suivent pas directement. « Nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom et nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » En parlant ainsi, les apôtres manifestent leur tendance à se considérer comme disciples incontournables. Jésus souligne alors à ses apôtres que tout ce qui se fait « en son nom » a une valeur toute particulière. Il nous faudrait comprendre tout ce que signifie « en son nom », car cela ne s’entend pas au sens actuel de « par procuration ».

C’est en invoquant son nom, sa personne, en accomplissant ses faits et gestes avec la même intention et dans le même sens que se réalise la guérison. C’est être en intimité avec le Christ et le laisser agir en nous. En fait, c’est la définition même de la fonction sacerdotale. Lors de notre baptême, nous avons reçu un don que nous n’avons pas fini de comprendre. C’est le cadeau le plus précieux qui soit : le don du baptême qui fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois.

Déjà dans le livre de l’Exode, le peuple hébreux avait été invité par le Seigneur à se reconnaître comme peuple sacerdotal. « Si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, je vous tiendrai pour mon bien propre parmi tous les peuples, car toute la terre est à moi. Je vous tiendrai pour un royaume de prêtres et une nation sainte (Ex 19, 5-6). » Dieu constitue un peuple sacerdotal, en le faisant d’abord naître à la liberté au creux d’une expérience de fragilité et de servitude. Dieu s’allie un peuple sacerdotal dans son passage même de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. La traversée de la Mer rouge en est l’expérience fondatrice. Dans le désert, Dieu continue cette œuvre de libération, éduque son peuple et le conduit vers une terre promise. Du creuset de cette expérience, l’Alliance s’étendra à tous. Le peuple hébreu est donc choisi, libéré et formé pour être un peuple sacerdotal pour toutes les nations. Il y a cependant une condition : Si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance. On peut parler d’un « sacerdoce sous condition ». Il faut, pour exercer cette fonction sacerdotale, suivre la loi.

Dans la nouvelle Alliance, l’apôtre Pierre dans sa première épitre, reprend l’expression de l’Exode « un royaume de prêtres et une nation sainte ». Par contre la condition du livre de l’Exode, « si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, » n’y est plus et la phrase est maintenant au présent. La nouvelle Alliance serait-elle fondée sur une absence d’exigence ? Ce préalable de la fidélité, Dieu ne l’a pas supprimé mais l’a établi en Christ, le Serviteur fidèle. L’exigence première, c’est d’abord de s’approcher du Christ pour constituer une communauté sacerdotale. « Approchez-vous de Lui, la Pierre vivante…vous-mêmes, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la maison habitée par l’Esprit. »1 P 2, 4-

Cette maison habitée par l’Esprit, nous y entrons par le baptême qui nous plonge dans la nouvelle Alliance accomplie par le Christ. Que nous soyons prêtres ou laïcs, ce que nous avons en commun, c’est notre sacerdoce baptismal, fondement de tous sacerdoces, ministériel et baptismal. Et la source en est l’unique sacerdoce du Christ.
Quelle réponse à son don gratuit, Dieu attend-il de nous, nous qui sommes ses enfants, ses disciples, ses prêtres ?

Il espère que nous devenions de plus en plus des fils consacrés, c’est-à-dire configurés à son Fils bien-aimé et animés d’une foi agissant par la charité (Ga , .5,6). Notre cœur de métier, à nous chrétiens, c’est la charité, la compassion. Etre prêtre, c’est vouloir aimer comme Christ a aimé, entrer dans sa compassion et tout faire pour lui ressembler. C’est le voir dans tout être, particulièrement dans ceux qui ont faim, les étrangers, les malades, les prisonniers, les pauvres…( cf Mt 25 35, sq) mais c’est aussi se relier au sacerdoce du Christ. Sacerdoce donc pour tous baptisés.

Pour le ministre ordonné, la compassion est d’une façon plus directe celle du Christ dans sa mission. Par son ordination, il est rendu capable d’agir au nom du Christ, in persona christi. Il est son représentant, c’est-à-dire le Christ rendu présent dans la personne du prêtre, agissant dans les gestes sacramentels et dans ses missions spécifiques (enseignement, responsabilité et animation de la communion, lien ecclésial) mais tout cela au cœur de la charité et en particulier pour les plus fragiles.

Le cœur de la question c’est la fragilité humaine. Dieu consent à cette fragilité humaine. Non seulement, Il y consent mais il la visite. C’est pour ça que le Verbe s’est fait chair. C’est pour cela que Jésus accepte de monter jusqu’au Golgotha pour y vivre la Passion.
Ma propre vocation sacerdotale s’origine dans une grande pauvreté que je vivais juste avant ma conversion. Au fond d’une grande détresse il y a maintenant 35 ans, dans un monastère, Christ s’est révélé à moi au moment où le prêtre disait « Heureux les invités au repas du Seigneur. » J’ai alors fait l’expérience de la puissance de vie et de libération contenue dans l’Eucharistie. Les mots sont faibles pour exprimer ce que j’ai ressenti… Toujours est-il que je passai de l’athéisme à la foi. Le Seigneur a initié alors ma vocation que j’ai reçue dans le lieu même de ma propre pauvreté.

Le ministre ordonné n’a-t-il pas à se réconcilier avec le pauvre qui, en lui, cherche à exister ? Mais l’image du prêtre tel qu’il s’imagine devoir être, peut être un handicap à se vivre fragile et vulnérable. Il peut utiliser son sacerdoce ministériel comme un véritable bunker le protégeant de sa pauvreté qu’il enfouit au nom même de son sacerdoce.
J’ai entendu le témoignage d’une jeune handicapée qui, dans une profonde perspicacité, comprend qu’un prêtre, invité dans la maison familiale, ne va pas bien. Alors qu’en rien cela est habituel chez elle, elle va s’occuper de ce prêtre en détresse en lui prodiguant des gestes d’affection comme si elle avait perçu que sa mission était de le rendre à lui-même.

Effectivement, les soins apportés par cet enfant, véritable thérapeute, donne tout son fruit et c’est rendu à la vie de son sacerdoce, que ce prêtre put repartir en mission.
Les personnes en grandes fragilités sont comme des révélateurs de ce sacerdoce ministériel ?

La rencontre de la personne fragile et du prêtre est celle de deux pauvretés, celle enfouie du prêtre et celle plus visible de la personne handicapée, pauvretés capables de se parler, de se rejoindre et de se féconder mutuellement. C’est le mystère d’une merveilleuse rencontre, une véritable initiation mutuelle à la compassion. Les personnes en grande fragilité sont nos éveilleurs et nos guides capables de faire « accoucher » les prêtres de leur sacerdoce ministériel.

Lytta Basset abordant le sujet de la fragilité préfère le terme de fragilisation. Chaque être humain a, un jour, à se confronter à cette possible fragilité. Nous comprenons mieux qu’il n’y a pas d’un côté ceux qui sont normaux et ceux dont le « métier » est d’être fragile. Fragilité permanente et visible pour certains, fragilités en devenir pour d’autres.

J’ai gardé longtemps la photo d’un homme handicapé rencontré à Trosly et décédée maintenant. J’avais été fasciné par sa personnalité. Dans un reportage sur l’Arche, je le revois interrogé par une journaliste lui demandant si pour lui Jésus, c’était important. La regardant intensément, surpris par la question, un brun soupçonneux, vérifiant qu’il n’y a pas d’intrusion, il lui pose cette question. Pourquoi tu me demandes cela ? Finement, la journaliste répond qu’elle aimerait apprendre quelque chose de lui. Mis en confiance par la réponse, avec une conviction absolue, il lui répond : Jésus pour moi, c’est tout !

A travers sa fragilité, émanait de lui une force puisée dans le cœur même de Dieu. C’est le fruit de la communauté de l’Arche, expérience d’amour et de compassion compétente, capable de donner une sécurité affective mais aussi les moyens de connaître Jésus, qui est tout. Voilà le véritable sacerdoce commun des fidèles sur lequel les ministres du Christ ont à veiller car c’est le trésor de l’Eglise !

P. Bernard-Marie Geffroy