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Dimanche 16 septembre 2018

Pierre et son attente messianique

« Au dire des gens, qui suis-je ? » Question de Jésus posée aux apôtres qui reviennent de mission.

Quand Jésus parlait aux foules, le cœur de beaucoup s’était ouvert et le désir d’harmonie, de cohérence, de beauté, de paix et d’amour s’était ravivé. Ce Rabbi qui les avait rassemblé avait fait des guérisons, des libérations. Il avait multiplié les pains et les poissons. Ne serait-il pas « Jean le Baptiste ; Élie ; un des prophètes ? » A la question suivante de Jésus « Pour vous qui-suis je ? », Pierre, inspiré, répond « Tu es le Messie ! »
De quel Messie parle-t-il ? Un Messie qui va inaugurer une terre nouvelle, des cieux nouveaux, un monde de paix où le lion cohabitera avec l’agneau et où l’enfant jouera sans danger sur le nid du cobra ?

Jésus se nomme « Fils de l’homme » : cette expression sort tout droit du livre de Daniel, au chapitre 7 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. » (Dn 7, 13-14).

Quand Jésus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se présente donc comme celui qui prend la tête du peuple de Dieu. Il est bien le Messie qui vient établir le règne de Dieu sur la terre.

Pas question de souffrance dans tout cela ! Quelle idée ! Pierre a raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois du pays l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance. Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Jésus réagit vivement, preuve qu’il doit livrer ici un véritable combat : « voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : Passe derrière moi, Satan ! »
Le titre de Satan (« l’obstacle ») dit bien quel est l’enjeu : comme le Serviteur d’Isaïe (première lecture), Jésus est résolu à « écouter » son Père, à se laisser instruire, et à accomplir jusqu’au bout sa mission, quitte à subir les outrages, les crachats, les coups.
« Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats. »

Car le plan de salut de Dieu ne s’accommode pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité », comme dit Paul (1 Tm 2, 4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié ; cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13). Et il invite à sa suite tous ses disciples de tous les temps.

Donner sa vie, c’est en quelque sorte la perdre.
Perdre sa vie, c’est quitter la superficialité de notre vie et entrer dans la profondeur de notre âme, là où le christ est vivant en nous, là où Il nous attend pour nous sauver. Si nous restons à la surface de nous-mêmes la rencontre se fera dans le tourbillon de nos vies psychiques où s’agitent tous nos mécanismes de défense, les troubles et les disfonctionnements et dans le choc de nos égoïsmes.
Où est l’ère messianique tant attendu, tant espéré ? Dans notre cœur profond ! C’est le lieu de la nouvelle terre et du nouveau ciel. L’Esprit Saint qui a été livré dans notre cœur construit, consolide affermit en nous le monde messianique qu’il nous faut envisager comme monde intérieur ouvert sur le monde extérieur. Ce que le Seigneur fait en nous, nous peuple sacerdotal, c’est l’harmonie, la cohérence, un monde pacifié et pacifiant. Pas seulement pour notre salut mais pour le salut du monde.

Permettez moi un témoignage personnel. J’ai 20 ans. Je reprends connaissance, allongé sur l’asphalte, en moto. J’ai percuté de plein fouet une voiture. Je suis blessé gravement et j’ai peur. Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé ? L’angoisse de la mort qui existe chez tout homme même si nous savons l’enfouir, la contourner, la refouler, peut ressurgir violemment à l’occasion de certains traumatismes. J’ai traversé une détresse abyssale juste avant d’être pris en charge à l’hôpital. Pas de réponse à cette angoisse, brute, à vivre seule puisque je m’étais éloigné de la foi. C’était 10 ans avant ma conversion. J’ai revécu cette angoisse de mort il y a maintenant un an et demi. Bronchite grave, obstruction des sinus, stress dû à un harcèlement au travail. Je suis réveillé brusquement privé d’air. L’angoisse de mort a ressurgi avec une très grande intensité. J’ai pris mon crucifix et je l’ai posé sur mon cœur. Non ce n’est pas un geste magique. C’est tout simplement me reconnecter à ma vie profonde. Combien d’Eucharisties et de sacrements de réconciliation depuis ma conversion, combien de moments d’intimité avec Dieu dans la prière du cœur, combien de rencontres dans le quasi sacrement du frère, combien d’intercession pour le monde qui souffre ? La réponse du Christ à mon cri de détresse a été sensible. J’ai pu contacter la paix qu’il mettait au plus profond de mon cœur.

Dieu change le monde en passant par notre cœur.
Le lieu où Dieu travaille, c’est notre cœur et la visée, c’est notre salut et la vie éternelle et ce, dès ici bas.
Perdre sa vie pour la trouver, c’est renoncer à la vie superficielle pour acquérir la vie profonde.

« Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »

Père Bernard-Marie Geffroy