Homélie 34ème dimanche du temps ordinaire

par le père Thierry Knecht


XXXIVème Dimanche du Temps ordinaire
Solennité du Christ Roi

Chaque année, en cette période, j’aime regarder ma bonne vieille Eglise éclopée, blessée mais toujours fidèle et je souris. J’y vois un peuple errant, souvent incohérent et plus encore enthousiaste, qui depuis deux mille ans annonce et attend le retour de son maître. Et à la fin de chaque année liturgique et avant d’initier le cheminement de l’avent, il célèbre cette non-fête, la Solennité de Jésus Christ roi de l’Univers, comme le dit assez pompeusement le Missel romain. Et voilà nous y sommes. Nous remarquons que nos institutions humaines vacillent, les angoisses compriment les cœurs de croyants et de moins croyants, comme nous le signalaient l’évangile de dimanche dernier, et nous aimerions tant trouver un happy end, une finale heureuse à cette histoire comme dans les bons westerns des années 60. Oui, voilà. Le Christ est enfin roi. Ouf ! Mais où ? Comprenons bien qu’il ne s’agit pas ici de ma part d’une quelconque nostalgie monarchique, mais bien d’une dernière réflexion sur la fin non sur la finalité, le sens de l’histoire et c’est avec un passage qui nous donne le tournis que nous prenons congé pour trois ans de notre ami Luc.

Les raisons pour nous déprimer ne manquent pas et la violence continue encore et encore à dicter sa propre loi à notre monde. En réalité très peu de chose ont changé en deux mille de christianisme et le royaume est resté une utopie, un songe.

Mais proclamer, ce matin, que le Christ est roi cela veut dire qu’Il aura la dernier mot sur l’histoire, sur toute histoire et sur mon histoire personnelle. Proclamer que le Christ est roi signifie que nous ne pouvons pas nous résigner à l’évidence de la défaite de Dieu et de l’homme et que nous devons croire que le monde ne se précipite pas vers le chaos mais vers les bras accueillants du Père. Proclamer que le Christ est roi cela signifie que nous devons créer des espaces de représentation du royaume là où nous trouvons et où nous vivons, comme de petits espaces publicitaires, pour dire à ceux qui se sentent perdus : Dieu vous aime.

Par cette fête, notre petite communauté se projette vers l’avenir et se rappelle que la mesure pour jauger la qualité de notre être Eglise est et restera toujours la concrétisation de ce royaume.

La royauté du Christ nous déroute et contredit notre vision de Dieu. Un roi sans trône, sans sceptre, pendu à une croix, un roi qui a besoin d’un écriteau pour qu’on puisse l’identifier. Le voilà, notre Dieu. Non un Dieu triomphant, non un Dieu tout puissant, mais un Dieu exposé, défiguré, défait. Un Dieu vaincu par amour, un Dieu qui – d’une manière inattendue – manifeste sa grandeur dans l’amour et dans le pardon. Dieu se met réellement en jeu, il se découvre, il se révèle, il s’abandonne. Dieu ne se cache plus : il est devant nous tous, dans toute son évidence, pendu à une croix, apparemment défait, il joue le tout pour le tout pour tenter de plier la dureté de l’homme. Jésus est venu nous dire et nous montrer qui est vraiment Dieu. Et nous, nous lui répondons : “Non, merci. Pas intéressé”. Nous préférons un Dieu sévère, égoïste, suffisant, puissant que nous devons convaincre. L’idée païenne d’un Dieu que nous nous fabriquons, nous satisfait beaucoup plus parce qu’il nous ressemble et il ne nous oblige surtout pas à la conversion.

La clé de lecture de l’évangile d’aujourd’hui se trouve dans cette affirmation que Luc met dans la bouche des prêtres et des païens : “Si tu es le roi des juifs, sauve-toi toi-même”. Tous sont d’accord pour retenir comme un signe de faiblesse le fait de devoir dépendre des autres. Et oui, pour nous, le puissant se sauve par lui-même, il peut se permettre de penser qu’à lui, il a les moyens pour satisfaire ses envies, il n’a besoin de personne. Ainsi pour démontrer qu’il est vraiment Dieu, Jésus doit se montrer égoïste, de ne se soucier que de lui et de son propre salut. Non, notre Dieu ne se sauve pas lui-même, il nous sauve nous, il me sauve. Dieu se réalise en se donnant, en entrant en relation, s’ouvrant à moi, à nous.

Les deux larrons synthétisent deux manières d’être disciple. Le premier défie Dieu, il le met à l’épreuve : si tu existes, libère-moi de cette souffrance, sauve-toi toi-même et moi avec. Il conçoit Dieu comme un roi dont nous sommes de loyaux et bons sujets, mais à certaines conditions en obtenant en échange ce que je désire : une rédemption in extremis. Il n’admet pas ses responsabilités, et en relisant sa vie, il ne réagit pas comme un adulte, il tente le coup. Notre foi ne ressemble-t-elle trop souvent a cela ? Que gagnerais si je crois ? A quoi sert-il de croire ?

Le second, au contraire, s’étonne. Il ne comprend pas ce qui lui arrive : Dieu est là et il partage sa souffrance. Une souffrance, méritée car elle est la conséquence de ses choix. Voilà l’icône du disciple qui se rend compte que le vrai visage de Dieu est la compassion et que le vrai visage de l’homme devrait être la tendresse et le pardon. Ainsi devant la souffrance qui nous afflige, nous pouvons choisir entre perdre tout espoir ou par tomber aux pieds de la croix et confesser : celui ci est vraiment le fils de Dieu.

Voilà notre roi, chers frères et sœurs. Un roi qui nous indique une autre manière de vivre, qui contredit notre “sauvons-nous nous-mêmes” pour sauver les autres ou mieux pour nous laisser sauver par Lui. Ce matin, soyons honnêtes : voulons-nous vraiment d’un tel Dieu ? Un Dieu faible proche des faibles ? De quel Dieu, voudrions-nous vraiment être disciples ? De quel roi voudrions-nous être des sujets ? Mais ne vous hâtez pas d’y répondre autrement vous seriez obligés de vous convertir.