Dimanche 24 mars 2019

Du Père Bernard-Marie Geffroy


Quelle belle personne que Moïse ! L’écriture affirme qu’il était l’homme le plus humble du monde et qu’il parlait à Dieu comme un ami parle à un ami.
Dans quel creuset son humilité s’est-elle développée ? Sauvé des eaux et recueilli par la fille du pharaon, il va grandir dans un milieu favorisé. Quand il comprendra d’où il vient, il sera écartelé entre le monde dans lequel il a grandi, la cour de pharaon, et son peuple d’origine.
Devenu adulte, il tue un Egyptien pour défendre un Hébreux dont il se sent solidaire. Obligé de s’enfuir, devenu paria, il fait l’expérience d’un cuisant échec et de l’ingratitude de ceux qu’il voulait aider. Il a certes manifesté sa solidarité avec son peuple mais à la force de ses poings, sans se relier à Dieu.
C’est dans le désert de Madiane qu’il va alors se poser et faire l’expérience dans le passage que nous avons entendu que le Ciel l’espère. Dieu l’appelle après qu’il ait fait un détour pour voir de plus près ce phénomène étrange d’un buisson qui brûle sans se consumer. « Dieu, voyant que Moïse avait fait un détour l’appela du milieu du buisson ».
Deux insistances dans le texte :
L’auteur biblique mentionne deux fois le mot détour. Faire un détour, c’est au creux du renoncement être en éveil. Certes renoncer à ses illusions mais surtout ne pas renoncer à la quête de sens. Quel sens ce buisson qui brûle sans se consumer ?
C’est Dieu lui-même qui lui révélera. « Je suis le Dieu des pères, le Dieu d’Abraham et de Jacob » répété deux fois en inclusion.
Ce qui est mis en valeur dans cette inclusion, c’est le nom mystérieux que Dieu donne à Abraham : le fameux tétragramme. Quatre lettres sans voyelles que la liturgie traduit par « je suis qui je suis ».
On trouve beaucoup de traductions différentes : “Je suis celui qui est ”, par exemple.
En fait, il faudrait traduire d’une autre manière ce terme hébreu de la Bible, même si ce n’est pas une expression française courante : Je suis : Le “étant.”, un participe présent.
La caractéristique du verbe au participe présent, c’est qu’il est présent aussi bien au passé, qu’au futur, qu’au conditionnel.
« Etant là, j’ai fait. Etant là, je peux faire. Etant là, je ferai. Etant là, je pourrais faire ».
Dit l’Eternel !
Passé, présent, futur, conditionnel disent à la fois l’Eternité de Dieu et la liberté humaine. Il s’agit bien de l’Eternel, ayant agi dans le passé pour le peuple, Il s’agit bien de l’Eternel, agissant maintenant, à chaque instant, au présent donc. Au futur et au conditionnel, Il s’agit bien de l’Eternel qui se découvre de plus en plus dans un chemin d’intimité avec Lui. « Plus tu avanceras avec moi, plus je pourrais te faire connaître qui je suis, si tu veux. » dit l’Eternel
Cette proximité avec Dieu nous aide dans notre quête de sens pour nous les humains :
Prendre conscience que notre terre intérieure doit être en alliance avec le Ciel. C’est cette rencontre d’intimité avec notre Créateur, notre Seigneur, notre Père qui donne sens et qui fait que notre vie n’est pas stérile.
Dans la quête de sens, il nous faut une visée, une finalité pour que nous donnions du fruit. Pour Moïse, sa mission c’est mener son peuple en terre promise, en terre de liberté. Pour cela tout un chemin qui passe par le désert. D’où l’importance de connaître la destination.
Pourquoi Moïse n’a pu arriver en terre promise ? Pour moi, la terre promise, Moïse, à sa mort, y était déjà. La terre promise, c’est précisément ce que l’Ecriture décrit quand elle affirme que Moïse parlait à Dieu comme un ami parle avec un autre ami. La terre promise, c’est le Ciel, c’est l’intimité de la terre et du Ciel.
Savoir où l’on va, permet de garder le cap et de comprendre l’urgence de la conversion. La destination est tellement belle qu’il ne faut pas se perdre en chemin, regarder en arrière, regretter les oignons d’Egypte, récriminer comme si Dieu ne nous soutenait pas quand nous traversons nos déserts.
Pour le texte de l’évangile de ce troisième dimanche de carême, deux faits divers : l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer et les dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé ?
Jésus ne donne ni explication, ni justification. Il invite simplement et fortement à la conversion, pour ne pas périr.
Puis, il raconte lui-même la parabole du figuier qui ne porte pas de fruits. On devait le couper, il épuise la terre, c’est un parasite.
A la demande du jardinier, l’arbre, symbole de l’homme reçoit une dernière chance. « Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir, sinon tu le couperas ».
Déjà les derniers événements auraient pu être interprétés en ce sens : c’est chacun d’entre nous que menace le glaive de Pilate, sur chacun la tour peut en tout temps s’effondrer.
Le figuier stérile n’est pas maudit ici, mais il a usé jusqu’à l’extrême la patience du propriétaire. Qu’on bêche autour de lui, peut-être, donnera-t-il du fruit. C’est une grâce ultime qu’il n’a pas méritée : une grâce qui ne produit pas automatiquement du fruit mais que l’homme, doit faire fructifier en collaborant avec la grâce.
Certes, il est important de savoir quel arbre nous sommes, quels fruits nous allons donner. Pour la conversion qui nous est demandée en ce temps de carême, il est nécessaire de savoir les lieux de conversions sur lesquels il nous faut travailler. En fait, dans quelle partie de nos vies, nous produisons des fruits amers ou plutôt dans quels domaines, nous pourrions donner du fruit et nous ne le faisons pas. Cette simple remise en question est justement le creuset où notre humilité peut se développer. Humblement, nous appelons l’Esprit Saint pour qu’il simplifie notre terre intérieure, chasse l’amertume, empêche toute récrimination et divisions comme pour le peuple Hébreux dans le désert. Cela ne doit pas nous prendre quarante ans à tourner dans nos déserts. En effet, Christ, par sa croix a visité tous nos péchés et nous livre l’Esprit dans tous ces lieux arides pour que nous donnions du fruit et Il nous prépare ainsi à la lumière de Pâques.