Cardinal Barbarin : « Avec les juifs, nous ne formons qu’une seule alliance »

Le primat des Gaules était avec le grand rabbin de France l’invité spécial de la session judéo-chrétienne de Paray-le-Monial.


Aleteia : Éminence, pour quelles raisons avez-vous souhaité intervenir lors de cette session « Découvrir le judaïsme, les chrétiens à l’écoute » à Paray-le-Monial ?
Cardinal Philippe Barbarin : D’abord parce que Mgr Benoît Rivière m’y a invité. Cette session a un caractère exceptionnel et très joyeux. Les groupes d’amitié judéo-chrétienne s’attristent de voir qu’ils ne touchent pas beaucoup de jeunes et tout d’un coup surgit l’idée de proposer la découverte du judaïsme aux « 25-35 ans » qui viennent habituellement à cette session organisée par l’Emmanuel. Et tout le monde dit oui, un bonheur !

Du coup, les organisateurs ont pensé qu’un dialogue public entre le grand rabbin Haïm Korsia et moi-même sur la miséricorde serait une bonne porte d’entrée dans la session. Comment refuser ? Nous nous connaissons bien tous les deux, et ce n’est pas la première fois que nous donnons une conférence commune, ouverte au dialogue avec l’auditoire. Les gens disent qu’ils sentent entre nous une complicité. C’est certainement vrai ; pour ma part, je préfère parler d’estime mutuelle, d’amitié fraternelle où l’humour a sa place. Je suis touché de voir qu’il connaît le christianisme et s’y intéresse vraiment. Il connaît bien le Nouveau Testament et moi, comme souvent avec les rabbins, je suis fasciné par sa connaissance incroyable de la Torah et du Talmud ; l’écouter m’enrichit et m’enseigne.

Que peut apporter concrètement le judaïsme dans la vie d’un chrétien ?
Lorsque je me rends à la synagogue ou que je discute avec des juifs, j’ai l’impression d’être comme en visite chez mes grands-parents. Enfant, je leur demandais de me raconter des épisodes de la vie de mon père ou de ma mère… qui n’avaient jamais fait de bêtises bien sûr ! Ces périodes que je n’avais pas connues avaient été fondatrices dans la vie de ceux à qui je devais tant… Cela m’intéressait beaucoup. Le pays, le peuple, la famille où Jésus a grandi, la maison où Il a prié, le temple où Il est venu en pèlerinage – Lui qui est mon Maître et mon Seigneur –, tout son enracinement est pour nous quelque chose de majeur, car nous voudrions tellement le connaître mieux pour L’imiter et Le suivre de près. Comme je suis son disciple, j’ai tout intérêt à voir et à comprendre comment Il prie ! Et d’une certaine manière, lorsque je me rends à la synagogue et que je prie avec les juifs, je me sens proche de la façon dont Lui, jésus, a prié. C’est tout de même très important…

À cet égard, mon plus beau souvenir est celui du Yom Kippour 2008. J’étais au synode à Rome et je ne pouvais donc pas aller comme chaque année à la grande synagogue de Lyon. Et, lorsque le grand rabbin de Rome m’a accueilli, il m’a dit que leur liturgie était très ancienne directement issue de celle des Juifs qui s’étaient installés à Rome avant l’ère chrétienne. Par ailleurs, je n’ai aucune difficulté à faire entrer dans mes homélies, enseignements ou catéchèses des commentaires sur la Torah, les Prophètes, les Psaumes, que j’ai reçus des rabbins.
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Comment expliquer cette peur du dialogue avec les autres religions chez beaucoup de catholiques ? Que leur répondre ?
Vous avez prononcé le mot essentiel : la peur. Celui qui a peur, c’est qu’il n’est pas assez enraciné dans sa foi, il n’est pas sûr que Jésus soit le seul Sauveur. Il n’y a aucune crainte à avoir ! Au baptême du Jourdain et à la Transfiguration, nous avons entendu la voix du Père venir sur Jésus : « En Lui, j’ai mis tout mon amour ». Et saint Paul écrit : « Au nom de Jésus, tout genou fléchira dans les cieux, sur la terre et sous la terre… ». En partant de ce principe et en se centrant sur Jésus, il n’y a aucune peur à avoir. Tout ce qui nous aide à mieux comprendre la Personne et l’enseignement de Jésus, notamment par son enracinement dans le judaïsme n’est pas un danger, au contraire !
D’une autre manière, ceci peut valoir aussi pour les musulmans, par exemple lorsque nous comparons nos pratiques. Un jour, je discutais avec un ami musulman des conseils que Jésus nous donne : « Toi quand tu jeûnes, quand tu pries, quand tu fais l’aumône »… Et il me disait qu’il aimait beaucoup l’insistance de Jésus sur « le secret ». La phrase : « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » est reprise, paraît-il, dans un de leurs écrits. Mais il a ajouté : « Quand même, vous les chrétiens, vous ne jeûnez pas beaucoup ! ». Et c’est vrai. Alors, discutons : comment jeûnent les musulmans ? Dans quel esprit ? Cela va peut-être me réveiller et me faire prendre conscience de ce que je ne fais pas ou pas assez. Sous prétexte de n’agir que « dans le secret », en fait, beaucoup de chrétiens ne jeûnent pas. Être réveillé au sujet d’une phrase de l’Évangile par un musulman, cela fait du bien !

Dans notre relation avec les juifs, c’est d’autant plus vrai que Jésus ne cherche pas à enlever un seul iota de la Loi, selon ses propres termes : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». L’Ancien Testament n’est pas dépassé ! Assez souvent, on sent chez les chrétiens un peu de mépris ou de la paresse vis-à-vis de cette première partie de la Bible. On ne la lit pas parce que c’est compliqué, c’est ancien… C’est un défaut que l’on voit apparaître très tôt. Il me semble que dans un passage de sa seconde épître, saint Pierre se bat déjà là-contre : « Tenons plus fermement à la parole prophétique. Regardons-la comme une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à poindre » (2 Pi 1, 19). Oui, nous avons là de réels progrès à faire.

Vous faites souvent référence à l’islam. Le même dialogue est-il possible avec les musulmans ? Pourrait-on un jour imaginer le même enseignement à deux voix à Paray-le-Monial avec un imam ?
Certainement ! Mais ce n’est pas le même dialogue. Avec les juifs, nous avons une seule alliance. La Torah est la Parole de Dieu pour les juifs comme pour nous. Les psaumes sont la prière de Jésus, et donc des juifs et des chrétiens. Le Coran, quant à lui, est le livre des musulmans, même s’il a des points de rencontre avec des thèmes ou des personnages bibliques : Abraham, al Khalil, l’ami de Dieu, Jésus et la Vierge Marie dont les musulmans aiment bien nous faire remarquer qu’elle est plus souvent citée dans le Coran que dans la Bible… Il y a bien des points qui peuvent nous intéresser et nous enrichir, mais ce n’est pas dans la logique de l’Alliance et de la venue du Messie. Naturellement, cela ne signifie pas que nous n’aurions rien à recevoir de ceux qui parfois cherchent Dieu avec une ferveur et une force qui pourraient réveiller de nombreux chrétiens !

À force de se poser trop de questions théologiques, ne risque-t-on pas de passer à côté de la rencontre humaine ?
Je n’ai pas du tout cette expérience. Ce qui me lie à mon grand rabbin, à Lyon c’est une vraie amitié, faite de respect, d’intérêt mutuel, d’écoute. Nous sommes heureux de collaborer quand l’occasion se présente. Et je peux en dire autant des responsables musulmans de la région lyonnaise. Les rabbins, les recteurs de mosquée que j’ai connus sont tous très différents… Et chacun apporte sa notre personnelle. Tout comme les évêques ou les Papes…. Franchement, on ne peut pas faire plus différent que nos trois derniers Papes : Jean Paul II, Benoît XVI et François. Ils ont « un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » certes, mais ils donnent le témoignage très réjouissant d’une grande liberté, aucun « formatage » ! La puissance de la Parole et de l’action de Dieu ne font pas de nous des clones, mais des être libres.

Et si vous aviez un conseil à donner à un chrétien qui souhaite dialoguer avec l’autre, quel serait-il ?
Un conseil très simple : enracine-toi dans le Christ parce qu’Il est le roc. Une fois que tu seras vraiment et profondément enraciné en Lui, ne crains rien : écoute tout, va au-devant de tes frères, tu recevras beaucoup de cadeaux inattendus. Et, sans la savoir, tu seras un beau cadeau pour eux !

Propos recueillis à Paray-le-Monial le 13 juillet 2016 par Mathilde Rambaud