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Sacré-Cœur : un trésor derrière la dévotion

Le Père Martin Pradère, prêtre de la Communauté de l’Emmanuel, souligne la parenté entre la spiritualité du Sacré-Cœur et celle de la divine miséricorde.

En quoi la solennité du Sacré-Cœur est-elle aussi une fête de la Miséricorde ?

Regardez la première image de Jésus miséricordieux demandée à sainte Faustine : les rayons rouge et blanc, qui symbolisent la miséricorde de Dieu communiquée par les sacrements de l’Église, jaillissent de la source de son cœur. Les révélations que reçoit la religieuse polonaise sont pleines de ce lien que le Christ Lui-même établit, comme dans cette prière : « Ô sang et eau qui avez jailli du cœur de Jésus comme source de miséricorde pour nous, j’ai confiance en vous ! » Mais jusqu’à la diffusion de ce message, la conscience collective met plutôt le Sacré-Cœur en relation avec la justice de Dieu. Pourtant, l’enseignement des papes, depuis Pie XI jusqu’à François, est manifeste. Dans Dives in misericordia (1980), Jean-Paul II explique que « l’Église semble professer et vénérer d’une manière particulière la miséricorde de Dieu quand elle s’adresse au cœur du Christ ». Et le pape François, dans l’une de ses premières interventions, en 2013 : « Le cœur de Jésus est le symbole par excellence de la miséricorde de Dieu. »

Pourquoi le cœur du Christ est-il donc cette voie royale ?


« Nul n’a jamais vu Dieu » (Jn 1, 18), mais « qui me voit, dit Jésus à Philippe, voit le Père » (Jn 14, 9). Le transpercement du cœur de Jésus sur la croix est l’acte ultime de cette révélation. Dans ce geste, le Père a comme le cœur transpercé par nous – par notre péché qui va jusqu’à tuer son Fils – et pour nous. Pour notre salut : « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils… » (Jn 3, 16). Là où nous Le blessons en plein cœur, Dieu laisse jaillir les fleuves de sa miséricorde. Le cœur transpercé du Christ nous révèle ainsi les entrailles de miséricorde du Père. Jean a saisi ce mystère plus que tous les autres Apôtres. « Nul ne peut comprendre [son évangile] s’il n’a reposé sur le côté de Jésus et s’il n’a reçu Marie pour mère », écrit Origène.

Si le Sacré-Cœur et la divine miséricorde sont à ce point liés, pourquoi deux fêtes et non pas une ?

Cette convergence a été comprise – et l’est malheureusement parfois encore – comme une sorte de répétition inutile. Le Saint-Office lui-même a stoppé la diffusion du culte de la miséricorde en 1958, objectant que la fête de la Divine Miséricorde serait comme un doublet de la fête du Sacré-Cœur. Et pourtant… Le message de Paray-le-Monial renvoie davantage à la notion de réparation dans un contexte historique précis qui est, au fond, les prémices de l’apostasie de l’Europe et en particulier de la France. C’est un appel à rendre amour pour amour à la suite de saint Jean. Alors que le message de Cracovie est plus un appel à recevoir la miséricorde pour s’en faire ensuite missionnaires à la suite de saint Thomas. En résumé, la fête du Sacré-Cœur est comme un Vendredi saint spirituel, et celle de la Divine Miséricorde, comme un dimanche de Pâques spirituel.

Voilà des formules bien peu communes ! La fête du Sacré-Cœur, comme un Vendredi saint spirituel ?

À travers sainte Marguerite-Marie, c’est l’expérience de Jean qui est proposée à l’Église : un repos sur le cœur du Christ, que la religieuse vécut elle-même en la fête de saint Jean 1673, pendant l’adoration eucharistique. Appel à une amitié avec le Christ pour Le consoler de la tiédeur de ses amis. Car Jean est « installé tout contre Jésus » (Jn 13, 23) au moment où le Maître livre le drame de son cœur, son agonie secrète : la trahison de Judas dont Il avait connaissance depuis le commencement. Judas est la figure emblématique du refus de l’amour par une humanité blessée par le péché originel. « L’amour n’est pas aimé. » Mais par le don de la bouchée, à la connotation eucharistique évidente, Jésus porte son amour au plus profond des ténèbres du cœur de l’homme, car c’est ainsi qu’Il le sauve. Vulnérable à l’amour, Il en a le cœur blessé. Comme saint Jean, Marguerite-Marie reçoit la grâce et la mission d’accepter l’amour de Dieu pour ceux qui ne L’aiment pas et de Le consoler au pied de la croix avec Marie.

Et la fête de la Divine Miséricorde, un dimanche de Pâques spirituel…

Derrière Faustine, on retrouve la figure emblématique de saint Thomas. Thomas est vexé de ne pas avoir été là le dimanche de la Résurrection, d’avoir « loupé » le Ressuscité qui n’a fait aucun reproche aux Apôtres mais les a au contraire consolés, leur a donné son Esprit, et confié le ministère de la réconciliation. Thomas aurait dû croire sans voir, mais il demande une preuve supplémentaire. Jésus ne peut la lui refuser. En mettant sa main dans le côté, l’incrédule fait une expérience personnelle de la miséricorde. Il « craque », puis devient le plus grand missionnaire des Douze, qui évangélisera pratiquement toute l’Asie. Le message de Faustine est plein de cette ardeur missionnaire : « Apôtre de ma miséricorde, proclame mon insondable miséricorde au monde entier. »

Pourquoi les chrétiens rechignent-ils tant à célébrer ces fêtes solennellement ?

Par rapport à une dévotion, deux excès opposés sont à éviter. D’abord l’intellectualisme, qui consiste à dire que ça n’a aucune valeur. À Paray comme à Cracovie, Jésus Lui-même demande une image qui parle au cœur et non pas à l’intelligence : chemin d’incarnation. Le deuxième danger est de s’arrêter à la dévotion sans voir le trésor qui est derrière. L’enjeu est d’allier le langage du cœur qu’est la dévotion populaire, accessible à tous, et la recherche spirituelle et théologique. Les dévotions au Sacré-Cœur et à la divine miséricorde sont des portes d’entrée sur le mystère central de notre foi, sur le kérygme proclamé par Pierre le jour de la Pentecôte – « Dieu L’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié » (Ac 2, 36-37) – placé sous le signe de l’amour miséricordieux.

N’oublions pas Marie, dont le cœur immaculé est fêté le lendemain du Sacré-Cœur…

À la croix, Marie est celle qui croit. À l’heure de l’agonie et de la nuit, Marie reçoit Jean et Jean la reçoit. Elle devient la Mère de miséricorde dont le sein maternel est le lieu où toute l’humanité est appelée à renaître d’En-Haut. Oui, ce sein virginal est l’image créée du sein miséricordieux du Père. De même que la miséricorde de Dieu va jusqu’à demander la miséricorde des pécheurs – « J’ai soif ! » (Jn 19, 28) –, de même Marie se cherche des consolateurs. Dans son cœur immaculé, uni au cœur transpercé de son Fils, Marie peut alors façonner les apôtres de la miséricorde. Car le temps de la miséricorde dans lequel nous sommes est aussi le temps de la Vierge Marie. 

Alexia Vidot

Ce dossier s’inspire du colloque « Le Sacré-Cœur et la Vendée » qui s’est tenu le 7 mars à l’Ices, à La Roche-sur-Yon (actes à paraître).