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La Trinité n’est pas une énigme !

« Le mystère de la Trinité n’est pas d’abord une énigme philosophique mais un profond mystère de l’amour ». Homélie du Cardinal André Vingt-Trois.31 mai 2015

Si nous abordons le mystère de la Sainte Trinité à partir de l’énigme que représente la foi au Dieu unique en trois Personnes distinctes, il ne faut pas nous étonner qu’il soit difficile de croire à la Trinité de Dieu non seulement pour ceux qui sont en dehors de la foi mais même pour ceux qui sont chrétiens et essaient de l’être. Aussi bien l’Écriture, à travers les textes du jour de la fête de la Sainte Trinité, nous indique-t-elle un chemin pour découvrir la réalité de la Trinité. Ce chemin n’a pas l’aspect énigmatique dont le travail spéculatif rend compte par les concepts de nature et de personne. Ce n’est pas de cela que l’Écriture nous parle, même si c’est à partir de l’enseignement reçu de la parole de Dieu que l’intelligence humaine a été conduite à formuler les choses. Il s’agissait pour elle de rendre plausible la foi au Père, au Fils et au Saint Esprit.

Les textes aident à entrer dans le mystère de la révélation de Dieu telle qu’elle apparaît à travers la tradition judéo-chrétienne. Celui qui se manifeste à l’humanité à travers Moïse, par l’Alliance conclue avec Moïse et son peuple, est le même Dieu qui est à l’origine du monde et de toute existence, le Dieu créateur. Plus encore en un sens que le Dieu créateur, il est celui qui exerce sa miséricorde à l’égard d’une humanité qui s’est détournée de lui. Le premier signe de cette miséricorde est le don qu’il fait à travers Moïse des dix paroles, sorte de chemin, de guide, pour que l’homme mène une vie droite, posé face à ce peuple dont il dit qu’il est un peuple à la tête dure, à la nuque raide. Dieu ne se mobilise pas pour exterminer son peuple ; au contraire, il va chercher à lui donner des indices, des signes, des repères, pour que peu à peu la lumière se fasse et qu’il cesse d’être dominé par ses fautes et ses péchés puisque Dieu les pardonne. Dieu en fait son peuple, le peuple élu, le peuple qui lui appartient. Ce peuple lié par les dix paroles reçues au Mont Sinaï devient à travers l’humanité le signe et le témoignage de l’alliance entre Dieu et les hommes au point qu’on peut dire symboliquement que, quand le peuple d’Israël est menacé dans son existence, c’est la nature humaine qui est visée au-delà de ce peuple particulier. En effet, à travers l’alliance conclue entre Dieu et son peuple, c’est l’alliance avec l’humanité entière qui est prophétisée et annoncée pour tous les peuples. Cette alliance, nous le croyons, est accomplie dans le Christ, Fils unique de Dieu envoyé par amour pour sauver l’humanité et non pas pour la condamner.

Ainsi, du commencement de la création à l’incarnation du Christ, à sa mort et à sa résurrection, le langage que Dieu emploie pour se faire connaître aux hommes est le langage de la miséricorde et du pardon. S’il veut nous faire découvrir quelque chose de lui, c’est précisément que nous ne pouvons le comprendre que si nous regardons cette caractéristique du Dieu miséricordieux et sauveur. La volonté de sauver l’humanité et de la prendre dans sa miséricorde a une telle importance dans l’identité divine qu’elle entraîne Dieu dans une sortie de lui-même alors que, dans beaucoup de systèmes religieux même très évolués, on se représente Dieu comme quelqu’un qui est auto-satisfait dans sa propre perfection, enfermé dans la consommation de sa plénitude et sans relation avec l’humanité. Cela n’empêche pas beaucoup de ces religions de susciter une foi très vive.

Ce n’est pas parce que des hommes et des femmes expriment leur foi en un Dieu inaccessible et indifférent aux péripéties de l’existence humaine que cette vision de Dieu est juste. Pour beaucoup, Dieu est une bulle fermée, il est la satisfaction de lui-même. En lui-même, il est indifférence à ce qui arrive aux hommes et donc à l’humanité. C’est l’expression de la fatalité : puisque Dieu ne s’intéresse pas à ce qui nous arrive, il ne peut pas non plus changer le cours de ce qui nous arrive, nous sommes impuissants à changer le monde. La manifestation de Dieu à travers le peuple d’Israël et son achèvement dans la personne de Jésus de Nazareth constituent en quelque sorte l’affirmation que l’amour de Dieu ne se satisfait pas en lui-même et ne trouve son accomplissement que par une sortie de lui-même, une venue de lui-même, un envoi comme nous dira l’évangile selon saint Jean à propos de Jésus, Celui qui est l’Envoyé. Il est envoyé parce que Dieu ne peut pas se reposer en lui-même tant que l’humanité erre à travers les chemins de la perdition. Dieu sort de lui-même, non par une délégation très lointaine comme cela pouvait encore être le cas avec Moïse, ni non plus par un peuple élu comme c’était le cas avec Israël, ni par les Prophètes tels qu’ils se sont succédé : dans ces temps qui sont les derniers, il sort de lui même par son Fils unique qu’il envoie en ce monde pour sauver le monde. L’amour qui conduit Dieu à sortir de lui-même est tellement puissant qu’il est Dieu lui-même : celui qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu est existence personnelle, il est Dieu même.

Si nous empruntons ce chemin de la miséricorde et de l’amour, nous découvrons peu à peu que le mystère de la Trinité n’est pas d’abord une énigme philosophique mais un profond mystère de l’amour. Nous ne pouvons pas le comprendre, non pas parce que nous serions mal outillés ou pas assez intelligents, mais surtout parce que nous ne connaissons pas très bien le langage de l’amour. C’est par l’amour que nous pouvons comprendre comment Dieu envoie son Fils dans le monde et comment la plénitude de l’Esprit constitue l’extension universelle de cette présence du Christ à l’univers.

La découverte et l’approfondissement de la réalité de l’amour manifestée dans la personne du Fils et répandue dans la Personne de l’Esprit transforment profondément le regard que nous avons sur les hommes. Car, si Dieu a aimé le monde et dans ce monde particulièrement les hommes et les femmes qu’il a appelés à l’existence, s’il les a aimés au point d’envoyer son Fils, cela veut dire que chacun et chacune de ces hommes et de ces femmes qui vivent en ce monde depuis les origines jusqu’à la fin des temps et à travers tous les espaces, chacun et chacune de ces hommes et de ces femmes a une valeur suprême, extrême. Nous découvrons la valeur de l’humanité dans l’existence de la Trinité. C’est parce que nous croyons que Dieu aime le monde au point d’envoyer son Fils et d’investir l’humanité de l’Esprit que nous comprenons à quel point les hommes et les femmes créés par Dieu et appelés par lui à devenir sa famille proche, ces hommes et ces femmes sont infiniment précieux et respectables. Si nous combattons pour le respect des droits de l’homme, ce n’est pas simplement en raison de la découverte un peu exacerbée de l’importance de ces droits au XXe siècle ; c’est en raison de la conviction que nous avons que chacun des êtres humains de cette planète a une valeur particulière aux yeux de Dieu, quelles que soient ses faiblesses, quels que soient ses handicaps, quel que soit même le mal qu’il a pu faire ou qu’elle a pu faire.

Ainsi, la foi au mystère trinitaire n’est pas l’adhésion à une énigme incompréhensible c’est la prise de conscience du sens que Dieu veut donner à l’existence humaine. C’est l’engagement de notre liberté pour que chaque homme et chaque femme en ce monde puisse être mieux reconnu dans sa valeur devant la miséricorde de Dieu, mieux respecté dans ses relations avec les autres humains et plus joyeux et allègre devant la vocation que lui dévoile l’Esprit Saint : nous sommes tous appelés à devenir dans le Christ des enfants bien aimés de Dieu. Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris