92 rue Saint-Denis, 75001 Paris

Accueil > ACTUALITES DE L’EGLISE > Le pape appelle le Conseil de l’Europe à « poursuivre l’objectif ambitieux de (...)

Le pape appelle le Conseil de l’Europe à « poursuivre l’objectif ambitieux de la paix »

Devant une institution fondée au lendemain de la seconde guerre mondiale pour « reconstruire l’Europe », le pape François est venu lancer un appel à la paix.

Une paix qui « n’est pas la simple absence de guerres, de conflits et de tensions », mais aussi, « dans une vision chrétienne », la recherche du bien commun « dans la vérité et l’amour ».

« La paix (est) un bien à conquérir continuellement, et elle (exige) une vigilance absolue ». Après avoir quitté le Parlement européen, le pape François s’est dirigé vers le Conseil de l’Europe qui lui fait face à Strasbourg. Devant cette institution fondée le 5 mai 1949 après « le plus cruel et le plus déchirant conflit dont ces terres se souviennent et dont les divisions se sont poursuivies pendant de longues années », le pape François a choisi de centrer son discours sur la paix.

Une paix qui, avec « la liberté et la dignité humaine », constitue la « clé de voûte » du projet des Pères fondateurs : « reconstruire l’Europe dans un esprit de service mutuel ». Devant le Conseil de l’Europe, qui réunit non pas 28 pays comme l’Union européenne, mais 47 – dont la Russie –, le choix du pape n’est pas anodin.

« Malheureusement, la paix est encore trop souvent blessée », a-t-il d’ailleurs reconnu. « Elle l’est dans de nombreuses parties du monde, où font rage des conflits de diverses sortes. Elle l’est aussi ici en Europe, où des tensions ne cessent pas », a-t-il noté, sans citer explicitement l’Ukraine. Elle est aussi « mise à l’épreuve par d’autres formes de conflit, tels que le terrorisme religieux et international », mais aussi le trafic d’armes, que l’Église considère comme « une plaie extrêmement grave de l’humanité », le trafic d’êtres humains, « le nouvel esclavage de notre temps ».
Un peuplier aux branches agitées par le vent et aux racines profondes

« La paix n’est pas la simple absence de guerres, de conflits et de tensions », a-t-il également souligné, rappelant que dans la vision chrétienne, elle est, en même temps, « don de Dieu et fruit de l’action libre et raisonnable de l’homme qui entend poursuivre le bien commun dans la vérité et dans l’amour ».

« Comment donc poursuivre l’objectif ambitieux de la paix », aujourd’hui, au XXIe siècle ? Telle est la question qu’ont à se poser les responsables du Conseil de l’Europe, et à laquelle le pape François souhaite apporter la contribution de l’Église catholique.

« Le chemin » choisi par le Conseil de l’Europe étant « avant tout celui de la promotion des droits humains, auxquels est lié le développement de la démocratie et de l’État de droit » – « l’une des plus grandes contributions que l’Europe a offerte et offre encore au monde entier » – c’est ce thème que le pape explore dans son discours.

Pour cela, et au lieu de la fresque de Raphaël évoquée devant le Parlement européen, il utilise une autre image pour appuyer son propos : celle d’un poète italien du XXe siècle, Clemente Rebora, qui, « dans l’une de ses poésies, décrit un peuplier, avec ses branches élevées vers le ciel et agitées par le vent, son tronc solide et ferme, ainsi que ses racines profondes qui s’enfoncent dans la terre ».
Europe, où est ta vigueur ?

« En un certain sens, nous pouvons penser à l’Europe à la lumière de cette image », analyse le pape. « Au cours de son histoire, elle a toujours tendu vers le haut, vers des objectifs nouveaux et ambitieux, animée par un désir insatiable de connaissance, de développement, de progrès, de paix et d’unité. Mais l’élévation de la pensée, de la culture, des découvertes scientifiques est possible seulement à cause de la solidité du tronc et de la profondeur des racines qui l’alimentent ».

Filant cette image, le pape met en garde le Conseil de l’Europe – comme il l’a fait plus tôt devant le Parlement – contre une fausse conception des droits de l’homme, qui, « privée de ses racines fécondes », tombe dans l’individualisme, « la globalisation de l’indifférence », voire « le culte de l’opulence ». Submergée de biens matériels, dont elle ne sait « plus quoi faire », « un peu fatiguée et pessimiste », l’Europe actuelle court le risque de se sentir « assiégée par les nouveautés provenant des autres continents ».

« À l’Europe, nous pouvons demander : où est ta vigueur ? Où est cette tension vers un idéal qui a animé ton histoire et l’a rendue grande ? Où est ton esprit d’entreprise et de curiosité ? Où est ta soif de vérité, que jusqu’à présent tu as communiquée au monde avec passion ? », interpelle le pape.

Pour répondre à ces questions fondamentales, le pape François propose à son tour un chemin aux Européens : opter pour la « multipolarité » (et non plus la bipolarité), mais aussi pour la « transversalité », et donc par exemple davantage « recourir au dialogue, même intergénérationnel ». « Une Europe qui dialogue seulement entre ses groupes d’appartenance fermés reste à mi-chemin ; on a besoin de l’esprit de jeunesse qui accepte le défi de la transversalité », estime le pape, qui accueille ainsi « positivement la volonté du Conseil de l’Europe d’investir dans le dialogue interculturel, y compris dans sa dimension religieuse ».

C’est d’ailleurs dans cette logique, souligne le pape, qu’il faut comprendre l’apport que le christianisme peut « fournir aujourd’hui au développement culturel et social européen dans le cadre d’une relation correcte entre religion et société » (le terme est souligné par lui). « Réflexion éthique sur les droits humains », « protection de la vie humaine », pauvreté, « accueil des migrants », chômage surtout des jeunes, ou encore protection de l’environnement : sur tous ces thèmes qui requièrent « une étude et un engagement commun », l’Église catholique peut apporter sa contribution.

« Je souhaite vivement, a conclu le pape, que s’instaure une nouvelle collaboration sociale et économique, affranchie de conditionnements idéologiques, qui sache faire face au monde globalisé ».

Il les appelle à ne pas céder au découragement mais au contraire à reconnaître par tous moyens la dignité de la personne humaine, et sa dimension relationnelle

« Trop de situations subsistent encore dans lesquelles les êtres humains sont traités comme des objets dont on peut programmer la conception, la configuration et l’utilité, et qui ensuite peuvent être jetés quand ils ne servent plus, parce qu’ils deviennent faibles, malades ou vieux. » Arrivé mardi 25 novembre vers 10 h 30 au Parlement européen, à Strasbourg, le pape François a profité d’une session de travail pour s’exprimer devant l’ensemble des parlementaires représentant les 28 pays de l’Union européenne.

Il a choisi de leur adresser un vigoureux plaidoyer pour une meilleure reconnaissance de la dignité de la personne humaine, concept que les pères fondateurs ont voulu placer « au centre du projet politique européen ».

« Promouvoir la dignité de la personne signifie reconnaître qu’elle possède des droits inaliénables dont elle ne peut être privée au gré de certains, et encore moins au bénéfice d’intérêts économiques », a-t-il rappelé à une Union européenne au sein de laquelle les dossiers économiques tiennent une place prépondérante.
Redonner confiance

« Comment donc redonner espérance en l’avenir », s’interroge-t-il en substance, comment faire en sorte que les jeunes générations retrouvent confiance et poursuivent « le grand idéal d’une Europe unie et en paix, créative et entreprenante, respectueuse des droits et consciente de ses devoirs » ? Tel est le défi de l’Europe, aux yeux du pape, venu proposer son aide aux eurodéputés, l’aide de ce christianisme lié à l’Europe par une « histoire bimillénaire, (…) non exempte de conflits et d’erreurs, mais toujours animée par le désir de construire pour le bien ».

Ainsi, le « concept de droits humains » peut donner lieu à des « équivoques » ou des « malentendus », voire des « abus ». « Il y a en effet aujourd’hui la tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels, qui cache une conception de la personne humaine détachée de tout contexte social et anthropologique, presque comme une « monade » (μονάς), toujours plus insensible aux autres « monades » présentes autour de soi », a-t-il mis en garde.
des enfants tués avant de naître

À ses yeux, « il est plus que jamais vital d’approfondir aujourd’hui une culture des droits humains qui puisse sagement relier la dimension individuelle, ou mieux, personnelle, à celle de bien commun, de ce « nous-tous » formé d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui s’unissent en communauté sociale ». « En effet, rappelle-t-il, si le droit de chacun n’est pas harmonieusement ordonné au bien plus grand, il finit par se concevoir comme sans limites et, par conséquent, devenir source de conflits et de violences ».

« L’être humain risque d’être réduit à un simple engrenage qui le traite à la manière d’un bien de consommation à utiliser, de sorte que (…) lorsque la vie n’est pas utile au fonctionnement de ce mécanisme elle est éliminée sans trop de scrupule, comme dans le cas des malades en phase terminale, des personnes âgées, abandonnées et sans soin, ou des enfants tués avant de naître » a-t-il même déclaré, dans un passage très applaudi.

Au fond, pour le pape François, redonner du sens, de la force à la construction européenne passe par une redécouverte du concept de « dignité » de la personne humaine inséparable de « la transcendance ». « Un auteur anonyme du IIe siècle a écrit que « les chrétiens représentent dans le monde ce qu’est l’âme dans le corps ». Le rôle de l’âme est de soutenir le corps, d’en être la conscience et la mémoire historique », souligne le pape.

Reprenant l’image d’une fresque de Raphaël, visible au Vatican et représentant Platon et Aristote, le pape François souligne l’importance vitale pour lui de cette articulation entre « l’ouverture à la transcendance, à Dieu, qui a depuis toujours caractérisé l’homme européen, et la terre qui représente sa capacité pratique et concrète à affronter les situations et les problèmes ». « L’avenir de l’Europe dépend de la redécouverte du lien vital et inséparable entre ces deux éléments », insiste-t-il avant d’appeler les parlementaires européens non pas seulement à « reconnaître la centralité de la personne humaine », mais aussi à « investir dans les domaines où ses talents se forment et donnent du fruit » (famille, éducation, emploi etc).
« Mettre à profit ses propres racines religieuses »

Alors que de « nombreux extrémismes déferlent dans le monde d’aujourd’hui », et « aussi contre le grand vide d’idées auquel nous assistons en Occident », « mettre à profit ses propres racines religieuses, (…) en recueillir la richesse et les potentialités » est aussi le moyen « d’immuniser » l’Europe. « Parce que « c’est l’oubli de Dieu, et non pas sa glorification, qui engendre la violence » », rappelle-t-il dans une vigoureuse dénonciation, là encore très applaudie, des persécutions et les violences dont sont victimes « de nombreuses minorités, notamment chrétiennes, dans le monde ».

« Chers Eurodéputés, conclut-il, l’heure est venue de construire ensemble l’Europe qui tourne, non pas autour de l’économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeurs inaliénables ; l’Europe qui embrasse avec courage son passé et regarde avec confiance son avenir pour vivre pleinement et avec espérance son présent. Le moment est venu d’abandonner l’idée d’une Europe effrayée et repliée sur elle-même, pour susciter et promouvoir l’Europe protagoniste, porteuse de science, d’art, de musique, de valeurs humaines et aussi de foi. L’Europe qui contemple le ciel et poursuit des idéaux ; l’Europe qui regarde, défend et protège l’homme ; l’Europe qui chemine sur la terre sûre et solide, précieux point de référence pour toute l’humanité ! »
Anne-Bénédicte Hoffner (à Strasbourg)